LES CHINOIS À LA BERNOUX
C’est sans doute au début de l’année 1945 que Mr Wou Tcheng Ting est arrivé à la Bernoux à Sagy où le rejoignit, pour des séjours plus courts, Mr Liou à la fin du printemps et au cours de l’été de la même année.
Il y a quelque temps, je rappelais à Ginette Jaillet qu’il y avait eu à Sagy deux chinois. Elle en avait entendu parler mais ne les avait jamais côtoyés. Elle se souvenait qu’ils passaient plutôt pour des personnages mystérieux. Leur présence à la Bernoux semblait étrange. Des chinois! des étudiants! pourquoi pas des gens qui se cachaient, peut-être des espions. Nous étions à la fin de la guerre, des événements divers et plus ou moins agréables avaient eu lieu à Sagy et la réserve des gens qui les croisaient sans les connaître, était tout à fait explicable.
Ginette Jaillet fit ensuite une petite enquête à la Bernoux auprès de Yves et Daniel Treffot, de Madeleine Nicolas (Mme Volet), Simone Guillemin (Mme Nicolas), Marie Guillemin qui avaient entre quinze et vingt ans à l’époque et vivaient dans le voisinage des chinois. Mais hélas, il manque le témoignage de Désiré Longin (Frantz Bohémine du bulletin qui écrivit beaucoup d’histoires en patois) décédé qui habitait une maison toute proche.
C’est grâce à leur témoignages que nous pouvons retrouver comment ils sont arrivés à la Bernoux.
Ce petit coin un peu perdu de la Bernoux, situé vers ce qui était alors la maison de Marcel Longin (actuellement la propriété Goyot), a d’abord abrité pendant la guerre la famille Plateau, originaire du Nord. Mr Plateau était un prisonnier évadé qui se cachait. Il était tantôt à Lyon où il vendait de la viande, tantôt à la Bernoux. Plus tard, il devait s’installer sur les quais de la Saône à Mâcon. Les Plateau connaissaient une dame Charleix de Lyon, dame « très instruite » qui à son tour est venue à la Bernoux. Et de Madame Charleix aux chinois...
Mr Wou et Mr Liou avaient entre vingt-cinq et trente ans. Tous deux étaient étudiants à Lyon, de très brillants étudiants ; Wou, en particulier parlait beaucoup de langues (une vingtaine disait Désiré Longin) y compris le patois qu’il avait appris très vite. Il devait être interprète...
Celui qui a laissé le plus de souvenirs est Wou. Il s’intéressait à tout et voulait participer à tout. Il rendait visite tous les jours aux Treffot chez lesquels il jouait aux cartes (à la bête) ; il y jouait aussi avec Désiré Longin, Paul Nicolas, André et Fernand Thénet et, comme se le rappelle Yves, « ce n’était pas le moment de tricher! ». Il a aidé à scier le bois et, voulant imiter les hommes du coin, a bu un peu, ce qui l’a rendu malade! Il est allé à la machine à battre chez les Treffot où il portait la paille. Il faisait des photos, ce qui était peu courant à l’époque. Il aidait Jeanine Nicolas à faire ses devoirs. Il voulait l’emmener à Lyon mais les parents refusèrent. Nous étions en 1945! Par contre il emmena Edith Treffot, la soeur d’Yves et Daniel.
Wou était quelqu’un de très gai. Il est allé à la fête patronale au Fay avec Madeleine Nicolas, Gisèle Morey (Petitjean maintenant)... Il portait un beau complet, très clair et riait beaucoup ce qui fait que cette joyeuse bande n’était pas la moins regardée.
Pour le ravitaillement, leurs achats se faisaient chez Alphonse Nicolas (père de Madeleine) pour la crème et les œufs, chez Gustave Guillemin (père de Simone) pour le beurre : c’était toujours une demi-livre par semaine. Il n’y avait pas grande conversation entre Gustave et les chinois. Gustave en avait peur, cette présence à la Bernoux lui semblait louche. A ce ravitaillement local s’ajoutaient les commissions au bourg de Sagy : épicerie Spaletta, boulangerie Berthelomey.
Personnellement, je me rappelle le jour où j’ai rencontré Mr Wou et où il m’a parlé. Je l’avais vu passer de temps à autre devant chez nous et il me fascinait. J’étais allée faire des courses chez Mr Spaletta et Mr Wou, qui me semblait immense, s’y trouvait. Il me regarda et me dit : « Tu es la fille de Mr Renaud, j’aimerais beaucoup faire la connaissance de tes parents. » Mes parents étant à la maison, il m’a accompagnée. J’étais à la fois fière, intriguée, et un peu inquiète, un peu seulement, ne sachant pas trop si je faisais bien ou non de l’amener à l’école, mais je prenais le risque.
A partir de ce jour, il est venu assez souvent à la maison, seul au début, puis un jour il est venu avec Mr Liou. C’est en me plongeant dans le journal que tenait mon père que j’ai retrouvé des dates et renseignements restés flous dans ma mémoire et c’est grâce à ces notes que je peux écrire aujourd’hui que le jeudi 17 mai 1945, jour de ma confirmation, mes parents ont retrouvé Mr Wou à l’église, ce soir là, il est venu dîner ou souper comme le disait mon père et ... ce soir là, avant de passer à table il mit sa robe chinoise, elle était longue et bleu clair, puis à la fin du repas il nous chanta deux hymnes de son pays et offrit un éventail à mes parents. A quelle heure est-il parti ? je ne saurais le dire car parfois , les soirées duraient fort tard. Une fois, une discussion sur les fards et les parfums se termina à 4 heures du matin!
Le samedi 19 mai, Mr Wou vint faire une causerie sur la Chine à l’école de filles où nous habitions.
Le samedi 14 juillet, Mr Wou et Mr Liou sont venus déjeuner ; dans l’après-midi, Mr Wou qui avait apporté pinceaux et encre « d’or », a écrit sur l’éventail, en caractères chinois, un message de reconnaissance et de remerciements au « très vieux et très vénérable Monsieur Renaud ». Il nous traduisit ses idéogrammes et devant nos regards ahuris – mon père n’avait pas 40 ans – nous expliqua qu’en Chine, c’était une marque d’estime et de respect. Ne connaissant pas le chinois, malgré les efforts qu’il fit pour commencer à me l’apprendre, nous étions bien obligés de le croire! Ensuite, tout le monde alla à Véage, et le soir, après souper, au bal. D’après ma mère qui dansait très bien, Mr Liou était un excellent danseur.
Le jeudi 9 août, mon père est parti pour Lyon avec Mr Wou. Marcel Longin que mon père appelle le père Longin, les conduisit dans sa voiture à cheval en gare de Beaufort. Leur première étape fut Bourg-en-Bresse. Tous les hôtels étant complets, ils allèrent coucher dans un train qui devait être le leur le lendemain et qui était déjà plein de voyageurs. Les temps n’étaient pas toujours faciles!
Outre celles retrouvées dans le journal de mon père, les visites des chinois de la Bernoux – comme nous les appelions – n’étaient pas rares. Parfois, l’un ou l’autre mettait la main à la pâte ; je me rappelle Mr Liou décidant un soir de nous faire du riz à la chinoise, ou Mr Wou des oeufs avec des tomates. Mais il est un souvenir qui reste gravé dans toutes les mémoires, celles des gens de la Bernoux, de Dadaine (Madeleine Buiré, devenue Grandjean, qui, à l’époque, travaillait à la maison et faisait quasiment partie de la famille) et de nous-mêmes, les filles, c’est celui du soir où Mr Wou, triomphant, est arrivé un poulet dans les mains, pas un poulet vivant mais un poulet bien plumé, pattes flambées, un beau poulet qu’il a donné à ma mère en lui disant « Tenez, il est tout prêt, il n’y a plus qu’à le faire cuire ». Aussitôt dit, aussitôt fait, ma mère dit à Dadaine « on l’enfourne ». Au moment de le découper, ô stupéfaction, les deux cuisinières découvrent avec horreur que le poulet n’avait pas été vidé!
Je ne sais quand les chinois ont quitté Sagy. D’après les personnes que Ginette Jaillet a interviewées, après la Bernoux, ils sont allés s’installer à Beaufort, dans un moulin appartenant à Albert Petitjean. Ce moulin existe encore. J’ai retrouvé, dans les notes de mon père deux traces du passage de Mr Wou à Sagy : le 9 septembre, jour d’une fête de bienfaisance au cours de laquelle mes parents avaient organisé un radio-crochet et où l’une de mes tantes, en vacances à la maison, déguisée en bohémienne tenait un stand de la bonne aventure – il était venu de Lyon en compagnie d’une chanteuse ; puis une autre fois en novembre.
En 1946, Mr Wou était à Paris ; il a habité à la Cité universitaire et travaillé soit à l’ambassade de chine, soit au consulat ; à cette époque là, il circulait dans une automobile portant une plaque CC comme se le rappelle fort bien ma plus jeune tante qui habitait alors Arpajon et que Mr Wou était allé chercher pour l’emmener à un concert à Paris. Si, par la suite, Mr Wou et Mr Liou ont donné de leurs nouvelles à mes parents, il m’est impossible de le dire.
Désiré Longin a eu des nouvelles de Mr Wou, quelques années plus tard : il était alors marié et diplomate au consulat ou à l’ambassade de Chine à Prague.
Que dire de plus, sinon que d’après les enveloppes que Mr Wou me donnait pour les timbres dont je faisais collection, les lettres étaient expédiées de Chongqing (Changking), capitale de la province du Sichuan.
Anne-Claude Rérolle-Renaud